26/04/2022

Renaud de Heyn (sc. et ill.), Semences sous influences, La Boîte à bulles, 6 avril 2022, 80 pages, 16 euros. EAN 9782849534267


Propos de l'éditeur. « Une plongée dans l'univers des semences, enjeu de pouvoir et de contre-pouvoir entre les multinationales et l'agriculture paysanne. 
 
L’alimentation figure en bonne position parmi les problématiques clés de notre société actuelle. De tout temps, le monde agricole a sélectionné ses semences pour améliorer sa production mais, depuis quelques décennies, des variétés sans cesse plus sophistiquées sont créées au service d'un productivisme effréné. Les technologies mécaniques, chimiques, biologiques ou génétiques, alliées à l'industrialisation, à la course perpétuelle au rendement nous ont conduit à un désastre environnemental, alimentaire et sanitaire.

Sans même parler des fameux OGM, dont l'usage reste heureusement strictement encadré en Europe, l'agriculture intensive, la surexploitation des terres, l’usage de semences dites « hybrides » ont rendu l'agriculture dépendante de produits nocifs pour l’ensemble du vivant.

Face à cette agriculture dominante, de petits agriculteurs développent, à l’échelle nationale et européenne, une alternative autour des semences anciennes. Mais le combat pour faire valoir leur droit à l'utilisation de semences non issues de laboratoires industriels est rude. En effet, la législation – et les critères de validation pour faire entrer les semences au « Catalogue officiel » – favorisent les produits industriels, et les agriculteurs agroécologiques ont été contraints d’opérer en toute illégalité durant des décennies.

Avec Semences, Renaud De Heyn nous invite à découvrir les coulisses d’un secteur au sein duquel les intérêts privés l’emportent trop souvent sur la préservation de l’environnement et la santé publique... ».

L'album de Renaud De Heyn est un exercice documentaire destiné à alerter ses lecteurs sur l'enjeu de l'alimentation, vue sous l'angle des céréales et de leur maîtrise par ceux qui les font pousser : les paysans et agriculteurs (on admettra ce dernier terme pour désigner plus spécifiquement les exploitants agricoles qui s'adonne à des pratiques productivistes, au contraire des premiers). Les consommateurs finaux ne sont pas loin derrière : l'équation céréales = pain est bien présente (même si les céréales ne servent pas qu'à la panification, bien évidemment et loin de là).
Des esprits chagrins pourront lui reprocher d'être une BD militante : l'auteur ne s'implique cependant pas lui-même dans son propos, bien documenté ; son objectif est de donner à voir des situations, certes choisies mais diverses. Au lecteur de se faire ensuite son propre avis. 
À l'heure où une crise des prix des céréales s'est développée avec la guerre mettant aux prises deux importants pays producteurs, la Russie et L'Ukraine, ce que l'auteur rappelle vient à point nommé, d'autant que cela oblige d'autres pays (ceux de l'Union européenne, la France en particulier) à reconsidérer leur stratégie. Faut-il s'enfoncer davantage dans le productivisme, et donc revoir à la baisse les objectifs qui reviennent à l'agriculture dans les émissions de gaz à effets de serre, quitte à continuer l'érosion des sols, la déforestation, etc. : c'est ce que le lobby agro-alimentaire, notamment la FNSEA (fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles, France) n'a jamais cessé de réclamer (et d'obtenir) auprès des pouvoirs publics. De l'autre, l'agriculture paysanne pousse ses arguments : un tiers de la production est gaspillé ; il ne s'agit donc pas de produire davantage, mais de produire mieux.

C'est cette vision des choses que défend Renaud De Heyn. Il entame son travail en rappelant les liens très anciens des hommes avec les céréales, depuis le Néolithique, dans une rapide rétrospective historique dont on peut regretter qu'elle ne soit pas plus approfondie. Mais il existe bon nombre d'ouvrages sur le sujet : outre ceux de l'historien Steven L. Kaplan, qui s'intéresse surtout à la période moderne et contemporaine, on ira consulter avec beaucoup de profit ceux de l'anthropologue (aussi américain) James C. Scott, notamment de son Homo Domesticus. Une histoire profonde des premiers États, (La Découverte, janvier 2019) dont on a rendu compte de la lecture sur ce même site. Et en complément, on pourra se reporter au livre de Pierre Bitoun et Yves Dupont, Le Sacrifice des paysans. Une catastrophe sociale et anthropologique (éd. L'Échappée, 2016), dont on a aussi rendu compte, qui se concentrent sur l'évolution de l'agriculture française et des paysans  depuis le point d'inflexion de la période dite des « Trente Glorieuses ».

Que montre Renaud De Heyn ? Que la maîtrise des paysans sur les céréales leur a progressivement échappé. Au départ, les précurseurs ont repéré des plantes sauvages, qu'ils ont sélectionnées pour leurs qualités. Cela a permis à la fois une très grande diversité des variétés, parfaitement adaptées aux conditions du terroir, à la fois pédologiques et climatiques. Avec le développement de l'industrie et son immixtion dans le domaine agricole (soit à partir du XIXe siècle), les paysans ont été dépossédés. Ils ont été amenés à ne cultiver que certaines variétés, correspondant aux attentes du marché. La chimie a développé toute une gamme de produits pour lutter contre les adventices, les ravageurs, les champignons, etc. La biologie a proposé des variétés artificielles, résistantes aux maladies, avec une tige courte pour résister à la verse, les variétés hybrides brevetées, et, de loin en loin, on en arrive aux OGM et à l'emprise croissante des grandes firmes (Monsanto, Bayer, etc.) sur le « vivant ». Le résultat est une dépossession complète : le système des brevets fait des cultivateurs des consommations, et donc de simples exploitants agricoles travaillant pour ces mêmes firmes, les banques, etc. À cela s'ajoute la réglementation, qui crée un catalogue géré par le Groupement National Interprofessionnel des Semences (GNIS), qui répertorie les variétés officiellement reconnues (sous couvert de préserver la qualité des graines), et l'interdiction pour les paysans qui le désireraient d'échanger leurs propres semences. Cette pratique était pourtant inhérente au métier l'évolution des variétés, une meilleure adaptation aux conditions locales et une sérieuse économie financière. 

Qu'en est-il aujourd'hui ? Les deux-tiers des variétés ont disparu des champs (sauf à avoir été sauvegardées dans des conservatoires ad hoc), et, dans le même temps, une grande partie de la paysannerie. Des organisations se sont mises en place pour résister à ce mouvement qui écrase tout. Le Réseau Semences paysannes — qui ne concernent pas que les céréales — est l'une d'elle, qui naît en 2003 avec l'objectif de « rassembler et mettre en réseau les acteurs de la biodiversité cultivée pour favoriser la diffusion des semences paysannes et des savoir-faire associés,  développer et promouvoir leur gestion dynamique dans les fermes et les jardins ». Il définit ainsi les semences paysannes : elles « peuvent appartenir à des variétés populations [lesquelles] sont composées d'individus exprimant des caractères phénotypiques proches mais présentant encore une grande variabilité leur permettant d'évoluer selon les conditions de cultures et les pressions environnementales. Elles sont définies par l'expression de caractères issus de combinaisons variables de plusieurs génotypes ou groupes de génotypes. Une variété population est définie comme une entité eut égard à son aptitude à être reproduite conforme avec des pratiques agronomiques et dans un environnement déterminés ». Bref, il s'agit de rendre aux paysans les conditions de leur autonomie.

D'autres initiatives ont pu se développer, partout dans le monde. Des paysans ont tout de même continué à utiliser leurs propres semences (des semences population, donc), à les échanger. Renaud De Heyn nous donne un exemple d'un paysan dans les Ardennes, dont on voit l'évolution de la démarche : « Avant avec les blés modernes, je n’étais pas sensible à ce qu’était une belle céréale, la lumière qui rayonne, un blé qui rigole, un blé qui est bien là où il est ».

Mais il en est d'autres : des paysans se sont mis à moudre leurs grains, allant jusqu'à faire leur propre pain. Ce sont les paysans-boulangers, qui travaillent avec des blés anciens dont les rendements n'ont parfois rien à envier aux variétés dites modernes. C'est ce qu'ont démontré les expériences de la ferme du Bec-Hellouin, en Normandie, sur des parcelles restreintes en permaculture suivies par l'INRAE. Sur ce dernier point, on se reportera au compte-rendu du livre publié par les propriétaires du Bec-Hellouin : Perrine et Charles Hervé-Gruyer, Permaculture. Guérir la terre, nourrir les hommes. La ferme du Bec-Hellouin. Et l'Union européenne a fini par admettre que les semences anciennes pouvaient être en libre accès, à compter du 1<sup>er</sup> janvier 2022.

L'album de Renaud De Heyn montre que ces conquis restent tout de même fragiles et limités, arrachés qu'ils ont été  face aux lobbies très puissants qui peuplent les institutions européennes (et mondiales). Il est à rapprocher d'un combat similaire qui concerne la viticulture. On avait fait le compte rendu (malheureusement indisponible, au moins pour l'instant) du film de Stéphan Balay, Vitis prohibita (2019), dont on pourra voir sur son site spécifique la bande-annonce et consulter un dossier très intéressant. Il y est (aussi) question de cépages anciens interdits et de la résistance qui s'est organisée pour en poursuivre la culture et lutter pour leur autorisation.

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Colin Robineau, <i>Devenir révolutionnaire. Sociologie de l’engagement autonome</i>, La Découverte, coll. « Sciences humaines », 7 avril 2022, 218 p., 20 €. ISBN : 9782348066719

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