02/05/2022

Une autre histoire de la Commune, par Henri Guillemin, historien pamphlétaire, Les Mutins de Pangée, 2018, 35 €. EAN 3770001117461


Présentation de l’éditeur. « « Plus qu’un coffret, un pavé ! »  (Le Canard enchaîné)

Indispensable pour comprendre l’Histoire de France peu enseignée et plus que jamais utile pour comprendre la France d’aujourd’hui.

Filmé dans la sobriété monacale d’un studio de la Télévision Suisse Romande, l’historien-conteur Henri Guillemin livre une analyse approfondie de l’événement politique majeur du XIXe siècle : la Commune de Paris.

Avec la précision d’un horloger helvète, Henri Guillemin décortique la trahison des élites, la bassesse des bien-pensants, la servilité des « honnêtes gens », la veulerie des dominants tout autant que les raisons qui entraînèrent le Peuple de Paris à la faillite.

« Ce qui m’émeut, dans la Commune, ce qui m’attachera toujours à elle, c’est qu’on y a vu des gens, à la Delescluze, à la Rossel, à la Vallès, à la Varlin (celui-là surtout, quelle haute figure, bouleversante), des hommes qui ne « jouaient » pas, qui risquaient tout, et le sachant, des courageux, des immolés. Parce qu’ils avaient une certaine idée du Bien et qu’ils y vouaient leur existence même ».
Henri Guillemin, Journal de Genève, 22 avril 1965 ».

 

Les Mutins de Pangée ont publié un coffret important sur l’histoire de la Commune de Paris, comprenant trois DVD et un livret de 240 pages, le tout illustré par des dessins de Jacques Tardi. Les DVD reprennent une émission de la RTS (radio-télévision suisse) diffusée en 1971, Les Dossiers de l’Histoire. En treize épisodes d’environ trente minutes, Henri Guillemin aborde les sujets suivants les prémices de la Commune, son déroulement, sa désastreuse fin face aux Versaillais, mais aussi ses prolongements, notamment dans la mémoire collective. Le livret consiste en des Réflexions sur la Commune, toujours par Henri Guillemin. Selon la présentation des Mutins, « en avril 1971, paraissait aux éditions Gallimard dans la collection La Suite des temps, la première édition d’un ouvrage consacré à la Commune de Paris, signé Henri Guillemin. L’ouvrage que nous publions aujourd’hui est la réédition corrigée et enrichie (en notes de bas de page et bibliographie) de l’un des deux recueils qui étaient réunis dans un seul volume : Réflexions sur la Commune (l’autre étant : L’avènement de Monsieur Thiers) ».

Mort en 1992, Henri Guillemin est aujourd’hui très mal connu, malgré la notoriété dont il bénéficiait de son vivant et en dépit des attaques qui l’ont visé. Auteur très prolifique, on lui doit des dizaines d’ouvrages consistant surtout en des biographies (Jeanne d’Arc, Robespierre, etc.), des analyses sur l’histoire de la littérature, et des considérations sur des épisodes de l’histoire nationale. Il a aussi ses talents de conférencier, qu’il exerce entre autres à la télévision. Évidemment, à près de cinquante ans de distance, on peut suppose que le déroulement des épisodes ne sera guère engageant : la prise de vue est complètement statique. Toutefois, Henri Guillemin sait emporter son auditoire, grâce à un propos enlevée, très alerte. Pour aller très vite, sa thèse est d’opposer la bourgeoisie nantie (la haute bourgeoisie) au monde ouvrier (et la petite bourgeoisie), la première n’hésitant pas à mettre l’intérêt national de côté pour se débarrasser des « rouges », quitte à s’allier à Bismarck ou en tout cas à obtenir sa neutralité.

Ces treize épisodes sont augmentés par différents éléments. On a ainsi une intervention de Patrick Berthier, professeur de littérature française mais aussi secrétaire de l’association des Ami-e-s d’Henri Guillemin, qui apporte un éclairage biographique. Il rappelle ainsi que l’auteur est à l’origine agrégé de Lettres, et non historien. On a également un court-métrage de Stanislas Choko, Si on avait su, 1973, dont le narrateur est Raymond Bussières, qui permet de mesurer la place de la Commune dans la mémoire ouvrière, cent ans après sa répression.

Le propos d’Henri Guillemin n’est pas celui d’un historien professionnel, position qu’il ne cherche pas à usurper. Même s’il a utilisé de nombreuses sources (dont on remarque qu’elles ne sont pas archivistiques mais littérales), ses considérations tiennent du « pamphlet », terme qu’il revendique d’ailleurs : il ne croit pas à l’objectivité de l’Histoire. On peut être surpris voire agacé par certains raccourcis, les approximations, les affirmations non étayées. Mais considérant que l’interprétation ne peut être que subjective, il se sent légitime à porté un regard singulier sur le passé. On peut aussi trouver un autre intérêt au travail d’Henri Guillemin, dans la mesure où l’on a ici un témoignage sur le rapport au passé d’un personnage issu d’un milieu modeste, et qui est l’un des bénéficiaires de l’ascension sociale favorisée par la IIIe République : boursier, il entre à l’École normale supérieure, devient ensuite agrégé comme on l’a dit, et docteur ès Lettres.

Loin d’être une conférence surannée et compassé, le propos d’Henri Guillemin ne doit pas être négligé. Les critiques qualifient son approche de « conspirationniste », ce qui signifierait que les élites (qu’Henri Guillemin désignent par l’expression ironique « les gens de biens », au pluriel) sont prêtes à tout pour sauvegarder leurs intérêts face au « peuple » (entendons par là : le reste de la population). Pourtant, de nombreuses situations historiques vont dans ce sens : pour ne prendre que cet exemple, l’Histoire populaire de la France, de Gérard Noiriel, montre qu’il en fut ainsi. A-t-on dit des considérations de Marc Bloch sur les causes du désastre de mai-juin 1940, quand a paru L’Étrange Défaite, qu’elles avaient été conspirationnistes ? N’y a-t-il jamais eu de rapports de force sociaux qui n’aient débouché sur des massacres, des jacqueries à l’écrasement des grèves des XIX et XXe siècles ? Le tout est cependant de ne pas créer des univers sociaux artificiels, manichéens, et d’apprécier les choses avec nuance. Henri Guillemin, d’ailleurs, ne s’y trompe pas : un Charles Delescluze fait partie de son panthéon. Toutefois, on peut rester dubitatif devant l’accusation dont il accable les républicains modérés (le « gouvernement des Jules ») d’avoir souhaiter la défaite française : la République risquait alors d’en endosser la responsabilité, ce qui eut compromis son établissement et sa pérennité. Or, parmi les élites, il y eut des résistants, des déportés, des fusillés ; du côté de la traîtrise, on trouve des ouvriers, des employés. Encore ceux-là sont-ils marginaux au sein de leur classe et ne peuvent pas avoir valeur d’exemples. Pour les besoins de la vulgarisation et de sa démonstration, on peut reprocher à Henri Guillemin de trop céder à la simplification. Mais rien ne permet de le penser malhonnête ou insincère : on a un homme de passions et convictions, animé notamment par une volonté de se déprendre de l’histoire dite « officielle », dont il rappelle que Louise Michel dit qu’elle est écrite par des assassins.

 

Enfin, la parution de ce coffret permettra de combler une des béances des programmes scolaires depuis plusieurs décennies, qui font l’impasse sur l’un des moments marquants de l’histoire sociale, et a par la suite marqué profondément les rapports sociaux1 .



1.Voir entre autres l’analyse de Gisèle Jamet et Joëlle Fontaine, Enseignement de l’histoire. Enjeux, controverses autour de la question du fascisme, Adapt-SNES éditions, Millau, 2016.

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