02/05/2022

Joseph Confavreux (textes réunis et présentés par), Le Fond de l’air est jaune. Comprendre une révolte inédite, Seuil, 24 janvier 2019, 224 p., 14,50 €


Présentation de l’éditeur
. « Les ronds-points sont une invention française, tout comme l’idée de les bloquer vêtus de gilets jaunes. En y installant leurs barrières, les manifestants les ont transformés en places publiques, permettant à des gens qui s’ignoraient jusqu’alors de fraterniser. Ils ont surtout réussi à mettre au centre du débat la question de la justice sociale — et celle, fondamentale pour toute l’humanité, du lien entre justice sociale et justice écologique.

De cette histoire en cours, il est possible de dessiner certains contours sans les figer. Fait singulier, pour le monde des idées, la mobilisation des gilets jaunes a suscité celle des sciences sociales et humaines, rarement aussi présentes et précises face à l’irruption du contemporain. On a vu, très vite, circuler des analyses issues des meilleurs travaux de l’histoire, de la sociologie, de la géographie, de la science politique, de la philosophie, de l’économie, des sciences de l’information. À la fois archives du présent et armes pour l’avenir, quinze d’entre elles sont réunies ici, accompagnées de photographies, de textes et de slogans qui documentent une révolte inédite.

Avec Étienne Balibar, Ludivine Bantigny, Louis Chauvel, Isabelle Coutant, Aurélien Delpirou, Olivier Ertzscheid, Michaël Foessel, David Graeber, Samuel Hayat, Jean-Claude Monod, Thomas Piketty, Pierre Rosanvallon, Alexis Spire, Sophie Wahnich et Michelle Zancarini-Fournel. Textes réunis et présentés par Joseph Confavreux ».

 

 

Les analyses du mouvement social dit des gilets jaunes qui a éclaté au début de l’hiver 2018 se sont multipliées. L’événement, inédit dans sa forme et son déroulement, n’a en effet pas manqué d’attirer l’attention, notamment dans le champ des sciences sociales. L’un des premiers ouvrages à s’y être intéressé de façon sérieuse est ce Fond de l’air est jaune, paru assez rapidement, deux mois et demi après l’irruption des Gilets jaunes. À ce moment, l’incrédulité domine, et les commentaires oscillent entre approbation et craintes. Craintes d’un mouvement « populiste » (sans qu’on sache toujours bien ce que recouvre l’adjectif), « poujadiste » (sans que l’on voit bien ce qu’il y a de poujadiste là-dessous), voire même d’extrême-droite, raciste, etc. Les médias dominants, à la remorque du pouvoir, mettent l’accent sur les violences (celles des manifestants ; pas celles de la police), l’incohérence des propos tenus, sans oublier une profonde condescendance et même un franc mépris prompt à dénoncer la pauvreté de la maîtrise de la langue quand ce n’est pas celle des revendications (pourtant méconnues et réduites à leur caricature).

Dans le présent ouvrage, et avec un recul de plusieurs mois, on est confondu par la pertinence des analyses portées. Joseph Confavreux a fait un excellent choix en convoquant philosophes, sociologues, historiens, etc. Leur regard croisé permet de saisir la singularité du mouvement social qui se développe alors, chose que chacun pressent : il y a de l’inédit ; mais quand à savoir ce qu’il en retourne, là, c’est plus difficile. L’ouvrage suit le plan général suivant :

  • Les Gilets jaunes sous le regard de l’Histoire
  • Les raisons d’une colère
  • Cinquante nuances de jaune
  • Le spectre des possibles

La première partie s’appuie sur certains des éléments utilisés par les manifestants : bonnets phrygiens, Arc de triomphe, etc. Le recours aux symboles révolutionnaires (ceux de 1789, voire de 1792) sont réinvestis, façon de légitimer le mouvement en s’attachant aux racines de la République. Ce réinvestissement ne tarde pas à servir de base à des revendications politiques : l’exigence d’une démocratie réelle.

Parmi les thèmes de revendications, les auteurs mettent en avant le souci de justice, et d’abord d’une justice fiscale : d’accord pour payer (on est donc loin du poujadisme), mais que la charge soit proportionnelle au degré de fortune. Il s’agit aussi de revendiquer un approfondissement de la démocratie, en s’appuyant sur la justice sociale : qu’il y ait des instances qui portent les aspirations populaires, qui commencent par les entendre, et qui les mettent en œuvre. Ces revendications indiquent enfin (et très certainement « d’abord ») une défiance à l’égard du discours néolibéral tenu par le pouvoir, enclin à défendre le « gros » contre le « petit ».

La troisième partie entre dans la sociologie des Gilets jaunes : qui sont-ils ? Le moins que l’on puisse percevoir est d’abord l’extrême hétérogénéité du mouvement. Mais les analyses montrent que ses protagonistes se situent spontanément dans un entre-deux : pas pauvre, pas aisé non plus, mais moyen, et même petit-moyen. On n’y retrouve pas les franges marginalisées par les bouleversements de la société : peu de chômeurs, pratiquement pas de SDF. Au contraire, on a une foule de salariés qui occupent des emplois (à défaut d’exercer un métier, celui qu’ils ont choisi), et même des chefs de petites entreprises (artisans, etc.). Malgré la profonde diversité des situations, tous ont en commun d’être installés dans des formes de précarité, ou de craindre d’y tomber : l’angoisse de la fin du mois, qui arrive toujours beaucoup trop tôt.

Enfin, d’autres auteurs élargissent le propos, en tentant de mettre en lumière ce que le mouvement révèle des difficultés et des aspirations de la société française. Domine surtout le sentiment d’une peur du déclassement, d’un fossé qui s’est creusé entre des élites, détentrices d’un pouvoir qu’elles exercent pour elles-mêmes, et le peuple. Il y a ainsi à la fois un ressentiment profond à l’égard de ceux qui sont sensés représenter l’ensemble des citoyens, et une très forte aspiration à une démocratie réelle. En témoigne la violence qui ne s’est pas exprimée de prime abord (les exemples de rapprochement avec la police le montrent assez), mais qui s’est développée à partir du moment où la seule réponse aux revendications a été l’arrogance et le mépris de classe.

Il ne s’agit là que d’un très bref résumé, forcément trop partiel, mais il y a lieu d’insister sur la nécessité de lire ces 250 pages à la fois denses et précises. Chaque contribution est de l’ordre d’une dizaine de pages, ce qui permet d’avoir des analyses ramassées, mais qui n’en restent pas moins très éclairantes et stimulantes. À cela s’ajoutent des documents : des photographies de slogans, de manifestations, les textes de manifestes (l’appel de Commercy, 2 déc. 2018) qui montrent la profondeur du trouble.

 

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